Paradoxalement, si on réédite un certain nombre d’ouvrages du courant distributiste et si on publie des écrits actualisant cette doctrine, l’histoire même de ce courant fait peu l’objet d’ouvrages globaux sur la question. À ce titre, il convient de saluer la deuxième édition de Jobs of Our Own de Race Mathews publié par « The Distributist Press », émanation de The Distributist Review.

Australien, Professeur à l’Université Monash, Race Mathews a été député fédéral et d’État, conseiller municipal, leader de l’opposition parlementaire au Parlement australien entre 1967 et 1972 et leader de l’opposition au Parlement de Victoria de 1976 à 1979. Membre du Parti travailliste australien, il s’est intéressé particulièrement à l’histoire du mutualisme et du distributisme.

L’un des grands mérites de ce livre consiste à ne pas offrir une vision irénique de l’histoire du distributisme, mais à tenter d’en cerner les éléments essentiels, les réussites et les failles, afin d’évaluer une possible mise à jour face aux questions du temps présent. À ce titre, le travail de Race Mathews, même quand on n’en partage pas certaines conclusions, constitue un apport capital pour la réflexion sur le distributisme.

L’ouvrage se découpe en deux parties. La première, sous le titre « British Distributism » dresse un état des lieux passionnant des origines de ce courant, en gros depuis les premiers cercles socialistes anglais du XIXe siècle et la vision sociale d’Henry Manning jusqu’aux revues distributistes de l’après-guerre. La seconde partie, intitulée « Distributism Reborn », s’attache à décrire et à expliquer les applications concrètes du courant distributiste, à travers les expériences de l’« Antigonish Movement » au Canada et du « Mondragon » au Pays Basque espagnol. Pour l’auteur, ces deux expériences mutualistes incarnent à la fois la réussite et le meilleur du courant dont il entend dresser l’historique.

Sur les origines lointaines du distributisme, Race Mathews se montre particulièrement passionnant et montre combien ce courant trouve une double origine, en puisant à la fois dans le socialisme anti-étatique anglais, incarné par une multitude de mouvements et d’associations et dans le catholicisme social qui trouva dans le cardinal Manning une voix et une autorité importantes. Il dresse le portrait des trois pères fondateurs de ce mouvement que l’on a tendance à réduire à deux. À côté de G.K. Chesterton et d’Hilaire Belloc, Race Mathews réhabilite grandement la figure de Cecil Chesterton, le frère cadet du célèbre écrivain britannique et l’ami de Belloc. Il montre combien ces trois hommes ont d’abord fréquenté les milieux socialistes, principalement la Fabian Society et la Christian Social Union. Proches des milieux socialistes, les trois hommes s’en séparèrent peu à peu, notamment parce qu’ils étaient habités par une véritable inquiétude religieuse et par une forte méfiance envers toute intrusion de l’État dans la vie des peuples. Étrangement, le « Manifeste distributiste » de Penty est absent de cette histoire.

L’autre grand intérêt de ce livre se situe donc dans les pages consacrées à la renaissance du distributisme, à travers les expériences coopératives et mutualistes peu connues de « l’Antigonish Movement » et du « Mondragon ». Ces chapitres sont véritablement passionnants. L’Antigonish Movement est né au Canada et s’est incarné par la mise en place d’une organisation coopérative dans le domaine de la pêche, revitalisant tout une région (la Nouvelle Écosse). À l’origine de ce mouvement, un prêtre, le père « Jimmy » Tompkins qui donnera une impulsion décisive, qui sera reprise et développée par Moïse Coady. C’est encore un prêtre qui développe au pays basque espagnol un système similaire, qui perdure aujourd’hui encore, le Mondragon.

Le point de départ de l’Antigonish Movement est un département de l’Université Saint-François-Xavier à Antigonish, à la fois nom d’une ville et d’un comté canadien de Nouvelle-Écosse. Le but était de combattre la pauvreté, mais sans recourir à l’assistanat mais en permettant aux communautés locales de redevenir maîtresses de leur destin, par la mobilisation des ressources locales et régionales.

Étonnamment, ce mouvement de revitalisation sociale, économique et régionale, a débuté au début des années 1920 par des cours pour adultes, destinés à ceux qui n’avaient pu acquérir une formation secondaire et supérieure. Les cours comprenaient aussi bien l’étude de l’anglais, de la chimie, des finances, de l’agriculture, de l’hygiène vétérinaire, des ressources naturelles, de l’arithmétique, que les sciences économiques, la physique, la prise de parole en public, l’élevage et la biologie. Il reviendra au Père Coady de développer cet enseignement pour adulte en créant dans la région d’Halifax des coopératives de pêcheurs.

L’idée reposait sur plusieurs principes partagés par le distributisme : la nécessité de la large diffusion de la propriété privée, comme garantie de la liberté et de l’autonomie responsable, et le lien étroit entre la démocratie politique et la démocratie économique. Autrement dit, selon cette approche, il ne pouvait y avoir de démocratie véritable si les personnes n’étaient pas décisionnaires et responsables au plan économique. À ce titre, la voie coopérative permettait de rendre propriétaire un grand nombre de personnes et donc de garantir une réelle liberté. En 1938, l’Antigonish Movement recevra les encouragements du Pape Pie XI, à travers un message signé par le cardinal secrétaire d’État, Pacelli. Devenu Pie XII, celui-ci confirmera ses encouragements, en élevant le Père Coady à la dignité de Monseigneur.

On peut se demander les liens véritables entre l’Antigonish Movement et le mouvement distributiste ? Ils reposent d’abord sur les fondements : les encycliques sociales des Papes, notamment Rerum Novarum de Léon XIII et Quadragesino anno de Pie XI. Plus directement, le Père Tompkins recommandait en mars 1937 l’essai de Belloc sur la restauration de la propriété privée qu’il qualifiait de « source fiable » pour ceux qui n’acceptent ni le capitalisme ni le communisme collectiviste, en estimant également qu’il s’agissait d’un ouvrage « admirablement clair ». Dans son livre, Race Matthews, qui se montre pourtant très admiratif de l’Antigonish Movement, montre que celui-ci n’a pas évité certains écueils lors de son développement. Les coopératives sont devenues des entreprises où la participation de tous avait perdu de sa réalité.

Passionnantes également sont les pages consacrées au Mondragón dont l’histoire se déroule en Espagne, plus exactement au pays Basque espagnol. Dans cette région, la Guerre civile espagnole avait laissé beaucoup de traces et, face au chômage important, un jeune prêtre, le Père José Maria Arizmendiarrieta, tenta de répondre à cette situation préoccupante. Lui aussi passa par la formation professionnelle qui servit de base au lancement dans les années cinquante de la première entreprise coopérative qui sera elle-même à l’origine d’un organisme de prestations sociales propres au mouvement coopératif, puis d’une banque populaire, d’un organisme de crédit, etc. Là encore, l’ensemble repose sur la démarche mutualiste, débouchant elle-même sur un système de coopératives sœurs. Véritable groupe dès les années soixante, le Mondragón put à la fois se développer et faire face à la crise économique des années suivantes et à son lourd taux de chômage. Les coopératives décidèrent alors de ne pas augmenter les salaires et les associés sans emploi furent envoyés en formation, leur rémunération étant assurée par des prélèvements sur les salaires des actifs. Parallèlement, les coopératives développèrent l’exportation et devinrent un véritable groupe en 1985 sous le nom de « Mondragón Cooperative Corporation ».

Race Mathews explique bien la réussite du Mondragón, sa spécificité basque, son développement et son organisation. Il insiste à raison sur l’importance accordée par le Père José Maria Arizmendiarrieta à la notion de propriété privée ainsi qu’à l’éducation.

Pour tous ces aspects, et encore bien d’autres, c’est un livre indispensable à lire pour connaître le distributisme.

 

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