Pendant des années, le distributisme a été incarné par des grands écrivains qui, comme Chesterton et Hilaire Belloc, mettaient leur plume au service d’une cause qu’ils estimaient juste et nécessaire. Ils ont dépensé du temps, de l’énergie et même de l’argent, à expliquer à leurs contemporains la nécessité de construire une autre forme de société respectueuse de la famille, d’une économie au service de l’homme, s’appuyant sur une réconciliation entre le travail et le capital, à travers la large distribution de la propriété des moyens de production.

Même si Chesterton et Belloc n’étaient pas des économistes, ils ont rendu ce service de restituer l’économie à tous, sans qu’elle soit confisquée systématiquement par ceux qui en font profession et qui sont souvent à l’origine des catastrophes économiques et sociales dans lesquelles nous survivons.

Sans entrer dans ce travers de l’hyperspécialisation associée à l’orgueil de caste, John Médaille peut être considéré à bon droit comme l’économiste actuel du distributisme. Son livre Toward a Truly Free Market (Vers un marché véritablement libre) aborde l’économie du point de vue distributiste. De manière pédagogique et passionnante, il montre ainsi que le nœud des difficultés dans lesquelles nous nous débattons se trouve dans la révolution qui s’est opérée quand l’économie a glissé du champ moral et politique au champ physique. En excluant de sa compréhension ce qu’implique la justice distributive, l’économie a oublié ce pourquoi elle était faite,devenant une science appelant la certitude mathématique et s’isolant complètement de la réalité dont elle était censée rendre compte.

À la science économique, qu’il définit comme une « physique économique » indépendamment des intentions humaines et des contextes sociaux, John Médaille prône le retour à « l’économie politique » définie comme une science des actes humains dans le domaine économique. La répercussion concrète d’une telle perception conduit sur le plan intellectuel à ne pas réduire l’homme à être un objet physique parmi d’autres (ou, si l’on veut, à n’être qu’une simple variable d’ajustement), ni à réduire le travail à la seule valeur du produit à vendre, exporter et consommer. Il souligne combien la justice doit régler l’économie parce qu’elle règle les rapports des hommes entre eux.

À la base de son étude se trouve donc ce rappel fondamental de la moralité des actes économiques et de la nécessité de redonner à l’économie politique sa véritable place dans la réflexion sur ces questions.

Sans entrer par trop dans une présentation détaillée des propos de John Médaille dans ce livre, notons toutefois son approche de la question du système capitaliste. Méthodologiquement, celle-ci est intéressante pour comprendre les perspectives de l’auteur qui n’hésite pas au début de son livre à se montrer critique envers le distributisme (qu’il défend pourtant) en raison de son incapacité à élaborer économiquement sa théorie économique.

Concernant le capitalisme, John Médaille estime ainsi qu’il faut le juger à partir de son propre critère. Or, le système capitaliste entend fournir un ordre économique stable et prospère, sans intervention étatique dans le fonctionnement du marché. Il est fondamentalement auto-régulateur puisque l’offre et la demande doivent assurer l’équilibre et la prospérité.

Sans même explorer le déséquilibre produit par ce système (perceptible à l’œil nu), ni l’inégalité de la prospérité, John Médaille montre, à partir des données officielles américaines entre 1900 et 2006, que le capitalisme n’a jamais fonctionné en fait sans l’intervention de l’État. Il met même en avant ce paradoxe de l’ère Reagan (aux États-Unis) et de l’ère Thatcher (en Grande-Bretagne) que plus la rhétorique officielle était « hayekienne », plus elle était « keynésienne » dans les faits.

John Médaille fait ainsi ressortir le fait que le capitalisme libéral et le libre marché sont… incompatibles. Selon lui, en effet, l’histoire montre que la croissance du capitalisme et du gouvernement vont de pairs. Sa conclusion paradoxale rappelle évidemment la manière très chestertonienne de faire comprendre la réalité pendant que sa conclusion rejoint celle d’Hilaire Belloc qui avait déjà prévu que la société capitaliste se développerait de manière instable et nécessiterait donc un gouvernement aux mains des financiers pour établir la stabilité. Mais il montre aussi que Belloc avait déjà prévu également que les théories de Keynes conduisaient à la servilité puisqu’en étant clients du seul État, les citoyens seraient moins libres.

John Médaille entend donc sortir de l’opposition entre les théories de Hayek et celles de Keynes. Il souligne que, dans le premier cas, la justice n’intervient pas, le souci principal d’Hayek étant la liberté. De ce fait, la justice, et plus généralement la morale, ont été chassées du champ économique.

En revanche, pour Keynes confronté à l’effondrement de 1929, la question qui s’est immédiatement posée n’était pas celle de la liberté, mais celle de la distribution de la richesse et du revenu. Dans cette perspective, le système capitaliste crée la richesse que l’État s’emploie à redistribuer pour maintenir une demande globale et éviter l’effondrement de l’économie. Mais la justice distributive a disparu au profit de la redistribution.

John Médaille montre qu’avec Hayek, les distributistes s’opposent à l’extension du pouvoir de l’État, perçue comme une menace pour la liberté, et, qu’avec Keynes, ils affirment la nécessité de la justice, pour des raisons à la fois morales et pratiques. Toute la difficulté, souligne l’auteur, est de combiner en quelque sorte ces perceptions différentes de manière cohérente.

Son livre, au-delà des théories économiques en elles-mêmes, s’emploie justement à indiquer les éléments nécessaires à une économie réelle, associant la liberté et la justice. John Médaille explore ainsi la question du travail, de la propriété, de la terre, du juste salaire, des impôts et de la fiscalité avant d’aborder les positionnements du distributisme face à la politique industrielle et au système de santé. Il conclut à la nécessité d’une société distributiste et indique aux tenants de celle-ci le moment historique qui se présente à eux aujourd’hui et qu’il serait dangereux de rater au risque de prendre les chemins d’un esclavage d’un nouveau type.



Toward a Truly Free Market, ISI, 282 pages.

 

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